Écart d'empathie chaud-froid

Comment comprendre ces deux états internes très compartimentés ?

Concept

Dans la série mon cerveau me joue des tours1, rubrique mes biais cognitifs, je demande l'écart d'empathie chaud-froid.

Ce biais2 consiste en la sous-estimation de l'impact des facteurs viscéraux – p. ex. faim, soif, excitation, douleur, addiction, émotion forte – sur ma cognition et mon comportement.

En état chaud, par exemple en colère, je ne vais plus percevoir ce que permet d'être calme, que mon comportement est impacté par mon état interne et que mes besoins à court terme ne sont probablement pas alignés avec les objectifs à long terme.

En état froid ou calme, je vais avoir du mal à me projeter dans un état chaud et donc anticiper ce que cela peut faire aux gens, car je vais minimiser l'impact de ces facteurs viscéraux.

C'est comme si ces deux états étaient très compartimentés et avaient très peu conscience de l'autre et de leurs impacts. Ça a des conséquences :

  • intrapersonnelles prospectives : p. ex., je vais être mal préparé à prendre des décisions dans l'urgence et le stress.
  • intrapersonnelles rétrospectives : p. ex., je ne comprends pas comment j'ai pu me « mettre dans cet état. »3
  • interpersonnelles : p. ex., je ne vais pas comprendre à quel point la faim peut tenailler mon jeune fils et le pousser à se comporter de façon « complètement irrationnelle. »

Ce biais affecte particulièrement la communauté médicale qui est souvent en état froid et interagit avec des gens en état chaud. C'est une des raisons pour lesquelles on trouve souvent que les médecins manquent d'empathie. Il a été étudié dans ce cadre4 et dans de nombreux autres contextes : comportement économique5, addiction6, comportement sexuel7, harcèlement à l'école8, situation de pouvoir, etc.

Réaction

L'exemple de la faim de mon fils est particulièrement frappant et montre à quel point je tombe dans le panneau. Je n'arrive pas à concevoir que mon fils puisse parfois entrer dans une colère très importante ou une frustration extrême en une seconde lorsque l'on approche de l'heure du dîner. Je sais que son cerveau n'est pas complètement mature d'un point de vue émotionnel, mais je crois surtout que j'ai du mal à me projeter dans son état chaud alors que je suis dans mon état froid.

Et dans les cas où je suis en état chaud, par exemple lorsque mon ombre3 est touchée, j'ai toujours l'impression sur le coup que ma réaction est parfaitement proportionnée et complètement alignée…

Cet apprentissage est très fort pour moi et je ne sais pas encore comment je vais pouvoir m'en défaire vraiment. Il apporte aussi un éclairage intéressant à ma série sur l'empathie9.

Invitation

Qu'est-ce qui serait différent si j'arrivais à me souvenir et me projeter dans l'état dans lequel je ne suis pas à cet instant ?


  1. Cette expression est inspirée du titre du livre : Albert Moukheiber, Votre cerveau vous joue des tours, 2019. Et de la discussion eu avec le philosophe Charles Pépin dans son podcast↩︎

  2. G. Loewenstein, « Out of Control: Visceral Influences on Behavior », Organizational Behavior and Human Decision Processes, 1996, 65 (3) : 272–292. ↩︎

  3. À relire : ombre↩︎ ↩︎

  4. G. Loewenstein, « Hot-Cold Empathy Gaps and Medical Decision Making », Health Psychology, 2005, 24 (4, Suppl) : S49–S56. ↩︎

  5. G. Loewenstein, « Emotions in Economic Theory and Economic Behavior », American Economic Review, 2000, 90 (2) : 426–432. ↩︎

  6. G. Loewenstein, A Visceral Account of Addiction, 1999. ↩︎

  7. D. Ariely et G. Loewenstei, « The Heat of the Moment: The Effect of Sexual Arousal on Sexual Decision Making », Journal of Behavioral Decision Making, 2006, 19 (2) : 87–98. ↩︎

  8. L. Nordgren, K. Banas et G. MacDonald, « Empathy gaps for social pain: Why people underestimate the pain of social suffering », Journal of Personality and Social Psychology, 2011, 100 (1) : 120–128. ↩︎

  9. À relire : empathie ; neurones miroirs ; développer l'empathie ; sensation, émotion, sentiment↩︎