Coûts irrécupérables

Biais cognitif – je m'accroche à ce que j'ai investi

Dans la série1 « mon cerveau me joue des tours2 », rubrique « mes biais cognitifs », je demande le biais des coûts irrécupérables.

On peut définir ce biais ainsi3 :

Un biais dans lequel les humains persistent de plus en plus à décider et à agir de manière illogique, sur la base de décisions qu'ils ont prises auparavant.

Le cas le plus courant : je décide continuer d'investir dans un projet parce que j'ai déjà tant investi dedans qu'il doit sortir. Au moment de prendre ma décision d'arrêter un projet, je devrais uniquement me dire : « combien faut-il pour le faire voir le jour ? Est-ce un bon/raisonnable investissement ? » Au lieu de ça, je vais me dire : « je ne peux pas me permettre de perdre tout l'argent que j'ai déjà mis sur la table, donc je rajoute un petit peu pour faire aboutir le projet et le récupérer. »

La cause principale de ce biais est très simple : une dissonance cognitive apparaît à l'idée que j'ai pu prendre une mauvaise décision par le passé. Il y a souvent un facteur aggravant à l'idée de cristalliser une perte à court terme alors que je pourrais peut-être me refaire si je continuais. C'est la raison pour laquelle les casinos sont si riches ! 4

D'une certaine manière, ce qu'on néglige là, c'est le coût d'opportunité. Faire un choix, c'est éliminer d'autres options. Et ceci a un coût, car je ne pourrai jamais les explorer et en collecter les bénéfices.

Dans la vie quotidienne, ça peut se présenter de plusieurs manières :

  • je pourrais rester devant un film très mauvais pour lequel j'ai payé un ticket de cinéma, au lieu de quitter la salle, ce que j'aurais fait plus facilement si on m'avait offert le billet !
  • je garde ce bibelot/vêtement que j'ai payé très cher, mais qui ne me plaît finalement pas
  • je m'accroche à une relation amicale ou amoureuse pour tout ce qu'on a vécu ensemble alors que le quotidien est devenu douloureux ou très plat

Lorsque l'enjeu est assez faible, je trouve facile de me détacher de cette dissonance et prendre une décision rationnelle. Mais lorsque l'enjeu est beaucoup plus important, comme dans le dernier exemple, ça peut créer une grosse tension. Pour moi, c'est très lié à un sujet que j'ai déjà évoqué : tirer ou relâcher.5 Comment décider si je dois m'accrocher et insister ou bien lâcher prise ?

Par exemple, la génération de mes grands-parents ne divorçait pas. Ça n'était pas vraiment une option, car le poids des croyances individuelles et collectives de cette époque était très fort. Dans les couples où ça n'allait pas, on insistait pour essayer que cela fonctionne mieux, voire peut-être on s'acharnait… J'imagine que ça créait beaucoup de souffrance chez des gens. Mais j'imagine aussi que ça permettait à des couples de passer un mauvais cap et d'être à nouveau heureux. Finalement, est-ce que c'était mieux ? Est-ce que c'était pire ? Est-ce qu'on fait assez d'effort aujourd'hui ? Est-ce qu'on relâche trop vite ?

Personnellement, ça n'est pas un sujet, mais je l'observe autour de moi ou avec des coachés et il crée beaucoup de souffrance.

Ce que je sais en tout cas, c'est que ce biais des coûts irrécupérables est à l'œuvre et va pousser à insister, parfois plus que de raison.


  1. J'essaie de documenter différents biais cognitifs, une fois par semaine, un peu comme je l'avais fait pour les lois de l'UX. ↩︎

  2. Cette expression est inspirée du livre : Albert Moukheiber. Votre cerveau vous joue des tours, 2020. On me l'a chaudement recommandé. Je ne l'ai pas encore lu, mais ce podcast, avec le philosophe Charles Pépin, est à écouter. ↩︎

  3. Traduction d'une définition issue du livre de l'armée américaine : The University of Foreign Military and Cultural Studies. The Applied Critical Thinking Handbook (formerly The Red Team Handbook) v.7, 2015. Disponible en PDF. ↩︎

  4. Lorsque je travaillais en salle de marché au début de ma carrière, il avait un adage : « pas vendu, pas perdu. » ↩︎

  5. Voir cet apprenti-sage. ↩︎