Ce qui est simple…

Prendre conscience que les modèles mentaux sont à double tranchant

Paul Valéry a eu cette réflexion, qui résonne beaucoup avec ce que je crois :

Ce qui est simple est faux, ce qui est compliqué est inutilisable.

Je suis quelqu'un d'assez rationnel, avec une formation d'ingénieur poussée. J'ai donc un biais naturel pour les modèles. J'aime l'élégance qu'un bon modèle a, dans sa capacité à capturer une dynamique réelle, à l'expliquer, voire la prévoir… Un modèle élégant reste un modèle relativement simple pour être utilisable, mais aussi pour être compris1.

J'ai documenté des dizaines de modèles2 dans ce journal d'apprenti-sage, car ils servent souvent d'échafaudages à ma pensée. C'est pour cette raison que cette pensée de Valery me parle beaucoup. Et aussi parce qu'il était un constructiviste, tout comme Paul Watzlawick. Et je me sens de plus en plus proche de ce courant de pensée.

Cette citation me rappelle qu'un modèle n'est qu'un modèle, que la carte n'est pas le territoire3. Si la carte est trop simple, elle est très éloignée du territoire. Suivant le contexte, cela peut, ou non, être un problème. Si la carte est trop précise, elle est inutilisable, car je m'y perds aussi facilement que sur le territoire, ou bien je n'ai jamais le courage de la sortir…

Comme dans les autres sujets de la vie, il y a une voie du milieu à trouver ou un dialogue à créer entre des extrémités – on retrouve alors la tension entre tirer et relâcher4. Dans les deux cas, on doit apprendre à faire l'intégration entre des perceptions différentes, des points de vue opposés, des modèles contradictoires ou faux, etc.

Au fond, je crois que les problèmes n'arrivent pas parce qu'on utilise des modèles, mais parce qu'on utilise des modèles sans discernement. Je peux savoir pertinemment qu'un modèle est faux, mais l'utiliser néanmoins comme un outil, faute de mieux, et en conscience de ses limites. Je peux aussi en utiliser plusieurs, donnant parfois des résultats contradictoires, et me faire une idée ensuite. Les problèmes arrivent aussi lorsque mes modèles sont trop pauvres ou peu nombreux. L'adage « si je n'ai qu'un marteau, tout ressemble à un clou » est particulièrement pertinent.

Cela me fait penser à la citation suivante, issue du très bon livre de science-fiction The Diamond Age5 :

La différence entre les gens stupides et les gens intelligents – qu'ils soient éduqués ou non6 – est que les gens intelligents peuvent manier la subtilité. Ils ne sont pas déconcertés par l'ambiguïté ou même la contradiction. Voire, ils s'y attendent et deviennent suspicieux lorsque les choses semblent trop simples ou directes.


  1. En ce sens, j'ai plus de difficultés avec les modèles de deep learning de l'intelligence artificielle, qui sont des boîtes noires, que même leurs créateurs ne peuvent pas comprendre. ↩︎

  2. Parmi les plus importants à mon sens : les niveaux logiques de la pensée , la communication non violente , les systèmes 1 et 2 , la carte et le territoire et l'égo et l'âme . ↩︎

  3. Ce sujet est développé ici : carte et territoire et le mot n'est pas la chose . ↩︎

  4. À relire ici : tirer et relâcher . ↩︎

  5. Neal Stephenson, The Diamond Age, 2003. ↩︎

  6. Ce que l'auteur décrit juste avant comme le simple de fait de savoir plus ou moins de faits. ↩︎