Écart d'empathie chaud-froid

Biais cognitif – je peux être successivement dans 2 états très bien compartimentés qui n'ont pas conscience l'un de l'autre

Dans la série1 « mon cerveau me joue des tours2 », rubrique « mes biais cognitifs », je demande l'écart d'empathie chaud-froid.

Ce biais3 consiste en la sous-estimation de l'impact des facteurs viscéraux – faim, soif, excitation, douleur, addiction, émotion forte – sur ma cognition et mon comportement.

Ainsi, lorsque je suis en colère – état chaud –, je vais avoir du mal à ressentir ou percevoir ce que cela donne d'être calme et surtout je ne vais pas me rendre compte que mon comportement actuel est très impacté par cet état interne : je vais croire que mes objectifs à court terme – là, dans l'instant où je suis énervé – sont bien alignés avec mes objectifs à long terme.

De même, lorsque je suis calme – état froid –, je vais avoir du mal à me projeter dans un état chaud et je vais minimiser l'impact de ces facteurs viscéraux, chez moi et chez les autres. Du coup, je vais être très mal préparé aux moments où je vais basculer dans un état chaud.

C'est comme si ces deux états étaient très compartimentés et avaient très peu conscience de l'autre et de ses impacts. Ça a des conséquences :

  • intrapersonnelles prospectives : le biais de projection mentionné juste avant dans l'état froid. Ex. : je vais être mal préparé à prendre des décisions dans l'urgence et le stress.
  • intrapersonnelles rétrospectives : je ne comprends pas comment j'ai pu me « mettre dans cet état. » Ex. : je vais être stupéfait de l'impact de mon ombre4.
  • interpersonnelles : difficulté à évaluer le comportement ou les préférences de quelqu'un qui est dans un autre état que le mien. Ex. : je ne vais pas comprendre à quel point la faim peut tenailler mon fils de 4 ans et le pousser à se comporter de façon « complètement irrationnelle. »

Ce biais affecte particulièrement la communauté médicale qui est souvent en état froid et interagit avec des gens en état chaud. C'est une des raisons pour lesquelles on trouve souvent que les médecins manquent d'empathie. Il a été étudié dans ce cadre5 et dans de nombreux autres contextes : comportement économique6, addiction7, comportement sexuel8, harcèlement à l'école9, situation de pouvoir, etc.

L'exemple de la faim de mon fils est particulièrement frappant pour moi et montre à quel point je tombe dans le panneau. Je n'arrive pas à concevoir que mon fils puisse parfois entrer dans une colère très importante ou une frustration extrême en une seconde lorsque l'on approche de l'heure du dîner. Je sais que son cerveau n'est pas complètement mature d'un point de vue émotionnel, mais je crois surtout que j'ai du mal à me projeter dans son état chaud alors que je suis dans mon état froid. Et comme je suis assez peu souvent dans un état chaud, c'est encore plus difficile.

Et dans les cas où je suis en état chaud – en général, c'est que mon ombre4 est touchée – j'ai toujours l'impression sur le coup que ma réaction est parfaitement proportionnée et complètement alignée…

Bref, cet apprentissage est super fort pour moi. Je ne sais pas encore comment je vais pouvoir m'en défaire plus. Il apporte aussi un éclairage intéressant à ma série sur l'empathie10.


  1. J'essaie de documenter différents biais cognitifs, une fois par semaine, un peu comme je l'avais fait pour les lois de l'UX . ↩︎

  2. Cette expression est inspirée du titre du livre : Albert Moukheiber, Votre cerveau vous joue des tours, 2019. Et de la discussion eu avec le philosophe Charles Pépin dans son podcast . ↩︎

  3. George Loewenstein, « Out of Control: Visceral Influences on Behavior », Organizational Behavior and Human Decision Processes, 1996, 65 (3), p 272–292. ↩︎

  4. À relire : mon ombre . ↩︎

  5. George Loewenstein, « Hot-Cold Empathy Gaps and Medical Decision Making », Health Psychology, 2005, 24 (4, Suppl) : S49–S56. ↩︎

  6. George Loewenstein, « Emotions in Economic Theory and Economic Behavior », American Economic Review, 2000, 90 (2), p 426–432. ↩︎

  7. George Loewenstein, A Visceral Account of Addiction, 1999. ↩︎

  8. Dan Ariely et George Loewenstei, « The Heat of the Moment: The Effect of Sexual Arousal on Sexual Decision Making », Journal of Behavioral Decision Making, 2006, 19 (2), p 87–98. ↩︎

  9. Loran Nordgren, Kasia Banas et Geoff MacDonald, « Empathy gaps for social pain: Why people underestimate the pain of social suffering », Journal of Personality and Social Psychology, 2011, 100 (1), p 120–128. ↩︎

  10. À relire : empathie , neurones miroirs , développer son empathie , sensation, émotion, sentiment . ↩︎