Enseigner ou apprendre

Il y a un monde entre les deux

Jerry Harvey était un professeur célèbre à l'Université Georges Washington et dans un article1 qui prend à contre-pied les méthodes traditionnelles de pédagogie, il écrit2 :

Plus je suis employé en tant que professeur, moins je deviens sûr de ce qu'un enseignant est censé faire. Quand des étudiants disent, explicitement ou implicitement, « enseignez-moi », je deviens confus, car j'ai rarement le sentiment que j'ai quelque chose à enseigner.

Quand je pense avoir quelque chose à enseigner, je suis généralement déçu. La plupart du temps, les autres le savent déjà, ou bien ne le trouvent pas particulièrement utile, intéressant, pertinent ou profond ; et moi non plus.

J'ai tendance à être d'accord avec Carl Rogers dans Personal thoughts on teaching and learning (1961). En substance, il soutient que n'importe quelle chose de valeur ne peut pas être enseignée, mais que beaucoup de valeur peut être apprise. Je suppose que c'est une raison pour laquelle je trouve l'enseignement si peu satisfaisant et l'apprentissage tellement amusant.

Il continue ensuite plusieurs paragraphes assez critiques à l'égard du corps professoral, qui s'occupe plus de l'enseignement et de la position que cela confère que de l'apprentissage de l'élève. Il indique aussi qu'il ne se sent aucune responsabilité pour ce que ses élèves apprennent dans ses cours, mais qu'il est toujours ravi de les aider à apprendre quelque chose, s'ils le souhaitent. Car prendre cette responsabilité serait nier l'existence de l'élève et le respect que l'on doit avoir pour lui. Et en même temps, il reconnaît que cela crée une forme d'anxiété en lui, car il ne sait pas vraiment ce qui va se passer en classe et le pouvoir qu'il a sur le processus…

Il finit l'article par cette petite phrase satirique : « Si j'ai appris une seule chose en étant professeur à l'université, c'est que je n'essaie d'enseigner qu'aux personnes que je ne respecte pas. Faites-moi savoir si j'ai essayé de vous enseigner quelque chose, je m'en excuserai avec plaisir. »

Ce genre de réflexion me plonge dans un profond désarroi à deux endroits :

  1. Qu'est-ce que je fais pour l'éducation de mes enfants ? Je reconnais que le système éducatif n'est pas du tout parfait et qu'il a une bonne capacité à créer des cases et essayer de mettre les enfants dedans… Et en même temps, je ne me vois pas les déscolariser et prendre en charge l'intégralité de leur éducation, même si la perspective est parfois inspirante3 !
  2. Qu'est-ce que je fais pour les formations que je donne ? J'adore transmettre et je reconnais que dans la dernière formation que j'ai donnée4 j'ai voulu mettre beaucoup (trop) de contenu, notamment inspiré par Apprenti-sage…

Je dois pouvoir faire mieux que ça…

J'ai l'impression que la solution se trouve dans l'idée reprise par Ed Batista5, un coach qui a enseigné à Stanford et qui cite souvent Jerry Harvey : plus qu'enseigner, il faut créer un environnement dans lequel l'élève a envie d'apprendre et lui tendre la main afin qu'il rejoigne l'enseignant dans le processus.

Encore et toujours6, il faut apprendre à créer un espace de transformation et d'apprentissage, puis lâcher prise.


  1. Jerry Harvey, Learning to Not Teach, 1979. ↩︎

  2. La traduction est personnelle. ↩︎

  3. Pam Laricchia, Free to Learn: Five Ideas for a Joyful Unschooling Life (Living Joyfully with Unschooling Book 1), 2012. ↩︎

  4. Sur la psychologie du code . ↩︎

  5. Lire l'article (en anglais). ↩︎

  6. En savoir plus sur ma pratique de coach et de facilitateur . ↩︎