Impuissance acquise

Je n'essaie même plus, alors même que j'ai récupéré du contrôle

Dans mes interventions, je rencontre régulièrement des gens qui n'essaient même plus. Ils sont dans un contexte où du changement serait objectivement nécessaire. Ils reconnaissent même subjectivement qu'il faudrait faire quelque chose. Mais ils baissent les bras avant même de s'attaquer au sujet.

C'est la collaboratrice qui décide de ne pas faire de feedback à son manager parce qu'elle a appris qu'il ne sera pas pris en compte, c'est l'équipier qui ne pose pas le vrai sujet sur la table parce qu'il a appris que personne ne va s'en saisir, c'est l'adulte qui va reculer devant la discussion difficile avec son enfant ou son conjoint parce qu'il a appris que ça n'allait mener qu'à la confrontation, c'est la personne âgée qui ne va pas chercher à apprendre à se servir d'un ordinateur parce que la technologie, c'est trop compliqué.

Tous savent pourtant que s'ils ne font rien, la situation ne va pas s'améliorer.

J'ai utilisé le mot apprendre car c'est exactement ce qui s'est passé. Plusieurs essais infructueux successifs ont créé la croyance que le changement n'était pas possible. On appelle ça le syndrome d'impuissance acquise – ou apprise.

Le psychologue américain Martin Seligman a commencé à travailler sur le sujet en 1967 dans le cadre de son intérêt pour la dépression. Il a tout d'abord monté une expérience célèbre1 avec des chiens en deux étapes :

  1. Trois chiens sont enfermés dans trois cages équipées d'un levier qu'ils peuvent actionner et dont le sol peut leur transmettre une décharge électrique. Une lampe s'allume et des décharges sont envoyées aux chiens 2 et 3, mais seul le levier du 2 peut arrêter la décharge pour eux deux alors que le levier 3 est débranché. Le chien 2 apprend qu'il peut avoir un impact sur la décharge, alors que le 3 la voit comme inéluctable et commence à se coucher pour endurer.
  2. Les chiens sont ensuite mis séparément dans une cage en deux parties avec un muret entre les deux. La lumière s'allume et la partie où ils sont devient électrifiée, mais ils ont maintenant la liberté d'y échapper en sautant le muret pour se réfugier de l'autre côté. Évidemment, les chiens 1 et 2 découvrent vite cette option, alors que le chien 3 n'essaie même pas.

Cette expérience a ensuite été reproduite, développée et notamment transposée2 à des humains en replaçant la décharge par un bruit, mais avec les mêmes conclusions.

L'impuissance acquise correspond donc à l'incapacité que j'ai à échapper à une situation aversive, alors même que j'en ai la possibilité. Elle n'est pas présente chez tous et dépend parfois du contexte. Cela semble avoir un lien3 avec la façon dont je me raconte des histoires sur mes expériences douloureuses, en lien notamment avec une tendance pessimiste. Trois facteurs de classification des évènements négatifs liés à la théorie de l'attribution4 ont finalement été démontrés5 comme ayant une influence :

  • global <-> spécifique : apparaît ou non dans différents contextes
  • stable <-> non stable : se maintient ou non dans le temps
  • interne <-> externe : est causé par moi ou par un facteur externe

Ce sont évidemment des perceptions que je peux avoir et évidemment, plus je le vois comme global, stable et interne, plus j'ai de risque d'en pâtir.

Des chercheurs en neurosciences ont cherché à comprendre ce qui se passe, et il semblerait6 que le fonctionnement par défaut du cerveau est de présumer l'absence de contrôle et que les expériences positives nous l'apprennent. C'est donc plutôt de la puissance acquise que le contraire ! Et l'exercice physique, même en très petite quantité, semble7 aidant à la développer.

Ça me donne envie de faire une relecture de mes comportements, notamment mes absences de décision ou les moments où je baisse les bras, afin de recalibrer cette impuissance en rouvrant le champ des possibles et en y injectant un peu d'optimisme.

C'est une bonne façon d'éviter de transformer la douleur en souffrance8.


  1. M. Seligman, « Learned helplessness », Annual Review of Medicine, 1972, 23 (1), p 407–412. ↩︎

  2. D. Hiroto, M. Seligman, « Generality of learned helplessness in man », Journal of Personality and Social Psychology, 1975, 31 (2), p 311–27. ↩︎

  3. C. Peterson, M. Seligman, « Causal explanations as a risk factor for depression: Theory and evidence », Psychological Review, 1984, 91 (3), p 347–74. ↩︎

  4. B. Weiner, An attributional theory of motivation and emotion, 1986. ↩︎

  5. L. Abramson, M. Seligman, J. Teasdale, « Learned helplessness in humans: critique and reformulation », Journal of Abnormal Psychology, 1978, 87 (1), p 49–74. ↩︎

  6. S. Maier, M. Seligman, « Learned helplessness at fifty: Insights from neuroscience », Psychological Review, 2016, 123 (4), p 349–367. ↩︎

  7. S. Hammack, M. Cooper, K. Lezak, « Overlapping neurobiology of learned helplessness and conditioned defeat: Implications for PTSD and mood disorders », Neuropharmacology, 2012, 62 (2), p 565–575. ↩︎

  8. À relire : douleur et souffrance . ↩︎