Spécularité

Une raison cognitiviste pour laquelle on n'agit pas, alors même qu'on le souhaiterait

Dans un livre connu de collapsologie1, Pablo Servigne et Raphaël Stevens s'interrogent sur les raisons pour lesquelles des populations ne se rebellent pas collectivement contre les décisions prises par leurs gouvernants, alors même qu'ils sont choqués individuellement. Pourquoi y a-t-il une si forte tension entre prise de conscience et comportement ?

Ils citent ainsi le philosophe Jean-Louis Vullierme qui propose le modèle de psychologie sociale de spécularité ou d'interactions spéculaires. Le terme vient du champ scientifique de l'optique et décrit quelque chose qui réfléchit la lumière, comme un miroir.

Selon cette approche cognitiviste, la « société est un système de représentations croisées entre individus : je me représente la manière dont les autres se représentent les choses et moi-même. Autrement dit, les modèles du monde que possède un individu, notamment son modèle de lui-même, sont issus des modèles du monde possédés par autrui, notamment du modèle qu'autrui a de lui. »

Ainsi, en tant qu'individu, ce qui va déterminer mon comportement n'est pas ma volonté ou mon opinion, mais mon questionnement sur le fait que j'agirais à condition qu'un assez grand nombre d'autres agissent aussi.

Selon Servigne et Stevens, le déni collectif de l'urgence écologique serait issu de cette attente réflexive : que va faire mon voisin ? Que va-t-il penser de moi ?

Si je crois que les gens qui m'entourent ne changeront jamais leur mode de vie – dans le cas de l'urgence climatique – ou ne se rebelleront jamais – dans le cas d'une urgence politique –, alors cette anticipation risque de me bloquer dans mon comportement.

Cette timidité de la société perdurera tant qu'un nouveau modèle n'est pas partagé par une masse suffisamment critique pour déclencher le changement. Alors même que certaines études2 montrent qu'il suffit de 10 % de gens motivés pour faire changer l'opinion du groupe dans son ensemble, cette spécularité peut faire monter cette barre beaucoup plus haut avant que quelque chose ne se passe…

Comment m'en sortir ?

À mon niveau, je peux essayer d'agir contre ce phénomène en développant une pensée critique et surtout en me détachant de mes références externes. Lorsque je place trop de valeur dans le regard des autres, je renforce la spécularité.

Au niveau de mon groupe, je pense qu'il faut créer un climat de sécurité psychologique qui favorise l'expression et l'accueil des opinions. Ainsi, la diffusion de nouveaux modèles va être plus rapide au sein du groupe et permettre une mise en mouvement plus tôt.

Enfin, il faut essayer d'être exemplaire. Gandhi n'avait pas totalement tort lorsqu'il disait : « montrer l'exemple n'est pas le meilleur moyen de convaincre : c'est le seul ! » C'est vrai en tant que dirigeant, en tant que manager, en tant que parent, en tant qu'ami, en tant que citoyen.


  1. Pablo Servigne et Raphaël Stevens, Comment tout peut s'effondrer : Petit manuel de collapsologie à l'usage des générations présentes, 2015. ↩︎

  2. J. Xie, S. Sreenivasan, G. Korniss, W. Zhang, C. Lim et B. K. Szymanski, « Social consensus through the influence of committed minorities », Physical Review E, 84, 2011. ↩︎