Biais des survivants

Biais cognitif – l'histoire est écrite par les vainqueurs, consciemment ou non, et ça n'est pas sans conséquence

Dans la série1 « mon cerveau me joue des tours2 », rubrique « mes biais cognitifs », je demande le biais des survivants.

Wikipédia3 le définit comme « une forme de biais de sélection consistant à surévaluer les chances de succès d'une initiative en concentrant l'attention sur les sujets ayant réussi, mais qui sont des exceptions statistiques (des survivants) plutôt que des cas représentatifs. »

Dans l'apprenti-sage sur le très important principe d'inversion4, j'ai cité un exemple qui démontre exactement le biais des survivants :

Pendant la Seconde Guerre mondiale, on a demandé à un statisticien/ingénieur de faire des recommandations sur les zones du fuselage des avions qu'il fallait renforcer pour minimiser les pertes lorsqu'ils attaquaient les ennemis. Jusqu'à maintenant, on regardait statistiquement les positions5 des impacts de balles sur les avions qui étaient rentrés [à la base] pour les renforcer. Il a appliqué le principe d'inversion en postulant, à raison, qu'il fallait justement renforcer les zones qui n'avaient pas d'impact. Les avions qu'on analysait jusqu'alors étaient ceux qui étaient rentrés donc qui avaient survécu alors que c'est ceux qui avaient été abattus qu'il fallait [mieux] protéger.

Si je veux faire un investissement financier, je dois faire très attention à ce biais, car un gestionnaire de fonds va me présenter un portefeuille dont la performance passée ne contient pas les fonds qui ont été fermés ou intégrés dans d'autres en raison de leur mauvaise performance. Autrement dit, si j'avais investi avec ce gestionnaire il y a une dizaine d'années, j'aurais tout aussi probablement mis de l'argent dans un fond qui a fait faillite et à disparu depuis !

On entend parfois que la qualité de construction des objets a beaucoup baissé, que « d'antan, on faisait vraiment les choses d'une façon plus robuste. » N'est-ce pas peut-être aussi dû au fait que l'on compare tous les objets d'aujourd'hui avec seulement ceux qui ont survécu depuis la dernière génération ?

Idem pour la réussite des entrepreneurs ou artistes qui ont quitté l'école très tôt : on parle aujourd'hui de ceux qui ont réussi et qui sont l'exception plus que la règle…

Dans une logique de développement personnel, cela me pousse à me poser deux questions. De quelles situations suis-je un survivant ? Est-ce que cela biaise mon jugement ?

Les situations peuvent être plus ou moins triviales :

  • j'ai très bien vécu mes années de classes préparatoires ; est-ce que cela ne me pousse pas à croire que la discipline du travail doit permettre à chacun de s'en sortir ou bien à minimiser la souffrance que cela a pu être pour d'autres ?
  • je me suis installé à mon compte il y a 6 ans et ça a tout de suite très bien fonctionné pour moi ; est-ce que cela ne me pousse pas à croire que c'est vraiment le chemin d'épanouissement qui devrait être suivi par beaucoup plus de gens ?
  • j'ai la chance de voir pratiquement l'ensemble de mes besoins nourris, au sens de la pyramide de Maslow, et je me concentre aujourd'hui sur le dernier étage de la réalisation de soi ; est-ce que cela me pousse à croire qu'au fond ce sont les seuls sujets importants de la vie ?

Le simple fait d'avoir réfléchi à 3, et surtout la dernière qu'on pourrait rapprocher d'un problème de riche, m'ouvre un champ un peu vertigineux que j'ai envie d'explorer plus…


  1. J'essaie de documenter différents biais cognitifs, une fois par semaine, un peu comme je l'avais fait pour les lois de l'UX. ↩︎

  2. Cette expression est inspirée du livre : Albert Moukheiber. Votre cerveau vous joue des tours, 2020. On me l'a chaudement recommandé. Je ne l'ai pas encore lu, mais ce podcast, avec le philosophe Charles Pépin, est à écouter. ↩︎

  3. Cf. cette page. ↩︎

  4. Cf. l'apprenti-sage sur le principe d'inversion. ↩︎

  5. Cf. cette image explicative. ↩︎